La recherche du sens de l’identité humaine

L’identité, la parte de l'autre : immunologie et philosophie

Y a-t-il quelque chose qui nous rend uniques ? Sommes-nous uniques et absolument déterminés ?

TEXT BY edgardo d. carosella et thomas pradeu

Otto Griebel – Die Bibelforscherin, 1923; Watercolour and pen and ink drawing over pencil, collaged with tin foil, on plain, slightly textured, brownish paper, mounted on smooth light card (40 x 34.3 cm). 35.7 x 30.6 cm. Formerly Max Roesberg Collection, Dresden; Private possession; Private collection, North Rhine-Westphalia. ©

Tout être humain s’efforce de définir son identité en cherchant le sens de sa vie. L’homme est un homo viatus, il est cet être qui suit une voie, un chemin, pour comprendre qui il est et donner un sens à son existence. Cependant, à la question « qui suis-je et que dois-je faire ? », l’homme n’a pas toujours répondu de la même façon. On peut ainsi distinguer, de manière plus conceptuelle qu’historique, trois époques de l’humanité. La première est l’époque guerrière, dans laquelle l’homme est un conquérant. C’est l’époque antique, dominée par des figures comme celle d’Alexandre le Grand. L’homme s’affirme en soumettant d’autres hommes, voire d’autres peuples. Bien sûr, les hommes se sont de tout temps entre-déchirés ; mais à cette époque guerrière, ils ne le font pas au nom de Dieu ou d’un autre idéal, mais au seul nom de la conquête. C’est certes aussi le temps de la naissance de la philosophie, mais le philosophe devait alors être accompli aussi bien de corps que d’esprit, comme le montre Platon, en soulignant que Socrate pouvait être loué comme l’un des plus courageux et des plus tenaces guerriers d’Athènes. C’est, enfin, un temps qui n’est pas dénué de croyances, mais ces dernières prennent plutôt la forme de superstitions assumées : augures avant la bataille, oracles et divinités qui, sinon qu’elles sont immortelles, possèdent tous les défauts des hommes.

La deuxième période est l’époque mystique, au cours de laquelle l’homme se met à chercher en Dieu la réponse au sens de sa vie et à la définition de son identité. C’est le temps du Moyen Age, dans lequel l’humanité, dans son essence comme dans tout ce qu’elle accomplit, ne prend sens qu’en Dieu. La troisième période est l’époque des Lumières, celle des grands scientifiques, qui commence avec la Renaissance, avec Copernic (1473–1543) et Galilée (1564–1642). L’homme cherche le sens de son existence dans la science et la technique, ses réussites et ses promesses. Seule l’explication scientifique est alors considérée comme valable. Nous retrouvons en partie, de ce point de vue, les trois « états » décrits par le philosophe Auguste Comte (1798–1857) : selon lui, l’humanité est passée de l’état « théologique », dans lequel l’esprit impute les phénomènes naturels observés à l’action d’agents surnaturels, à l’état « métaphysique », dans lequel l’esprit substitue à ces agents surnaturels des forces abstraites (comme l’idée de « Nature »), et enfin à l’état « scientifique », dans lequel l’esprit cherche les lois des phénomènes (il renonce à s’interroger sur le « pourquoi » et s’interroge seulement sur le « comment »).

Or, nous vivons encore, aujourd’hui, dans la période « scientifique » ou « positive ». Les progrès récents de la biologie, et notamment de la génétique, ont tout particulièrement façonné la compréhension contemporaine, par l’homme, de son identité. Pour répondre à la question « qui suis-je ? », l’homme ne devrait plus se tourner vers Dieu, mais bien vers la science, et en premier lieu vers la biologie. En particulier, on lit et on entend souvent que la clé de l’identité de l’être humain se trouverait dans ses gènes, supposés responsables de son unicité, de sa différence, et de l’ensemble de ses caractéristiques individuelles.

Ce sont cependant tous les domaines de la biologie qui se sont efforcés de définir l’identité humaine: non seulement la génétique, mais aussi l’immunologie, la neurologie, et d’autres domaines encore. La science étend donc toujours davantage le champ des questions auxquelles elle affirme pouvoir répondre. Aujourd’hui, elle cherche à répondre à la question de notre identité elle-même, ainsi qu’aux interrogations bioéthiques qui en découlent. La réponse que les sciences du vivant apportent à ce problème de l’identité, néanmoins, est complexe. Elles soulignent que l’homme est unique, certes, mais également que nous appartenons tous à la même espèce – l’espèce humaine, rationnelle et sociale – et que nous avons beaucoup plus d’attributs communs que de caractéristiques qui nous différencient. La différence génétique d’un individu à un autre est minime, les structures de notre système immunitaire et de notre système nerveux sont les mêmes. La science d’aujourd’hui continue donc de s’interroger sur l’identité humaine. Ainsi, l’homo viatus n’est pas arrivé au bout du chemin. Ce que l’on croyait fini ne l’est pas.

Notre propos, dans cet ouvrage, concerne la définition de l’identité humaine : qui sommes-nous, nous êtres humains, qu’est-ce qui nous caractérise tous, et qu’est-ce qui caractérise chacun de nous en propre ? En quoi les sciences du vivant actuelles peuvent-elles nous aider à répondre à cette question ? En posant ainsi le problème de l’articulation entre identité biologique et identité humaine, nous nous adressons à la fois au grand public et à la communauté scientifique. Dans le grand public, l’idée prévaut généralement que l’identité d’un individu serait en grande partie, voire totalement, déterminée par ses gènes. Mon « code génétique », situé au cœur de chacune de mes cellules, contiendrait l’explication de mon apparence, de mes traits, de mon caractère et de mon destin biologique (par exemple les maladies qui m’affecteront), et même de celui de ma descendance. En effet, tout organisme, selon cette vision, serait le produit du « déploiement », du « dépliement», d’informations contenues dans ses gènes. L’organisme, pourrait-on dire, devient ce qu’il a toujours été: il est le produit de son programme génétique, qui a toujours été contenu dans son ADN (acide désoxyribonucléique). Cette manière de concevoir l’identité d’un organisme – représentée, en particulier, par l’ouvrage Le Hasard et la nécessité de Jacques Monod1repose sur les idées d’autonomie et de prédétermination : l’être vivant se construit lui-même, selon un plan prédéterminé par ses gènes. La plupart de nos contemporains ont une telle conception de l’identité, que l’on retrouve régulièrement dans la presse scientifique destinée au large public. Ainsi, un article récent du New Scientist affirme que, lorsque chacun de nous aura fait séquencer son génome, nous aurons tous une idée précise de notre identité, de nos talents, de nos faiblesses, ainsi que des capacités physiques et intellectuelles pour lesquelles nous avons des « prédispositions génétiques » (la course, la musique, etc.) et donc dans lesquelles il serait pour nous « rentable » d’investir nos efforts.2

Jusqu’au début des années 2000, ce sont les biologistes eux-mêmes qui ont émis ces idées et qui ont contribué à leur diffusion à toute la société, si bien qu’elles se sont retrouvées exprimées dans l’enseignement scolaire, dans les médias, etc. Depuis quelques années, pourtant, les biologistes ne soutiennent plus, dans leur grande majorité, cette conception de l’identité humaine. Néanmoins, le grand public n’est généralement pas informé de ce changement de conception, et il reste donc très largement attaché à une vision qui est en fait erronée, celle selon laquelle les gènes déterminent notre identité. L’une des tâches des scientifiques et des philosophes, historiens, sociologues qui s’intéressent aux sciences du vivant est donc d’expliquer pourquoi cette visionne peut plus aujourd’hui être considérée comme adéquate.

Ceci n’est pas dû à une erreur d’information, bien qu’il soit difficile de remettre en question une idée qui pendant deux décennies a sans cesse été répétée ( « l’individu est défini par ses gènes » ), mais plutôt à une dérive des applications qui continuent à l’affirmer. Ainsi il est possible de trouver sur Internet des offres de sociétés qui proposent pour quelques 400 dollars américains des kits d’extraction de l’ADN à partir de la salive pour connaître son patrimoine génétique et déceler les risques de développer certains cancers ou maladies, ou même pour expliquer pourquoi l’on n’aime pas certaines odeurs, nourritures ou bien encore pour apprendre les caractéristiques de l’héritage familial ou pour déterminer si l’on est descendant d’une célébrité. D’autres encore proposent un certificat d’identité génétique, non seulement pour les animaux, chiens, chevaux, etc. mais aussi pour les humains.

En 2002, par exemple, le Centre de traitement et de génétique de l’hôpital de Shognan dépendant de l’Université de Wuhan a mis au point le premier certificat génétique de Chine qui permet évidemment aux détenteurs de se différencier parmi les six milliards d’êtres humains. Ainsi, des conceptions simples, voire simplistes, du rôle des gènes imprègnent nos manières de penser les plus courantes. Au quotidien, nous oscillons donc entre l’idée d’une identité génétique fichée et celle d’une identité qui évolue biologiquement et socialement parlant.

C’est sur ces deux derniers points que notre livre essaie d’attirer l’attention, en mettant en garde contre les imprudences que peut entraîner une analyse trop rapide ou trop partielle de l’identité. En employant ce mot de manière erronée ou en multipliant ses déclinaisons (identité nationale, européenne, culturelle, « de groupe », etc.), on crée des amalgames entre identité, appartenance et apparence. De fait, depuis la dernière décennie du 20e siècle, l’identité de l’individu a été mise en exergue par la biologie et les événements géopolitiques, et ces derniers ont largement contribué à l’emploi peut-être excessif et mal adapté de ce concept. Or, l’identité ne doit plus être comprise comme une idéologie, mais doit être située au fondement de l’altérité et du respect d’autrui.

En écrivant ce livre, notre objectif est de montrer que l’identité humaine ne se réduit pas à sa dimension génétique, comme on le croit trop souvent, et plus généralement qu’elle n’est pas une réalité immuable, mais qu’au contraire elle se construit dans l’altérité et aussi dans la solidarité. L’identité comprise seulement comme unicité génétique de la personne ne serait qu’un égotisme, qui n’apporterait rien si ce n’est l’autosatisfaction de se savoir unique, comme le serait une œuvre singulière mais sans art, sans véritable artiste et sans public, purement performative. Quelle triste image pour l’identité de chacun de nous ! Hélas, certains commettent cette erreur de confondre l’identité et la singularité biologique, notamment ceux qui pensent leur corps comme l’image suprême de leur identité en en prenant possession et en essayant de le transformer pour exacerber leur unicité. Les tatouages et autres interventions chirurgicales non esthétiques en sont les exemples les plus répandus, comme si la modification de l’enveloppe du soi changeait le soi, comme si l’identité véritable du caméléon dépendait de la couleur qu’il a provisoirement adoptée.

Les biologistes actuels défendent pour la plupart une forme d’ « interactionnisme », ce qui veut dire qu’ils considèrent que l’identité d’un individu biologique est toujours le produit d’une double influence, celle des gènes et celle de l’environnement. Cependant, nous pensons que cette étiquette d’ « interactionnisme » dissimule le problème plus qu’elle ne le résout : qu’appelle-t-on précisément ici « l’environnement » ? ; peut-on réellement distinguer l’influence causale des gènes de celle de cet « environnement » ? ; de quelle nature exacte est l’interaction entre gènes et environnement ?

La thèse que nous soutiendrons dans cet ouvrage, en nous appuyant sur de nombreux exemples dont beaucoup sont issus du domaine de l’immunologie, est beaucoup plus radicale que cet « interactionnisme » ambiant : elle consiste à affirmer que l’environnement est constitutif de notre identité au sens où notre « soi » se construit en permanence par l’intégration d’éléments extérieurs ou encore « étrangers ». Nous montrerons, autrement dit, que l’autre est en nous au sens où « l’autre » est fondamentalement le moteur de notre propre construction individuelle.

Dans ce livre, nous souhaitons repenser l’articulation entre la conception de l’identité biologique et la conception de l’identité humaine, à partir de plusieurs découvertes récentes de la biologie. Le rapprochement entre identité de l’organisme et identité humaine a-t-il réellement un sens ? Si la réponse est positive, que peut apporter le débat entre l’organisme pensé comme prédestiné et l’organisme pensé comme produit des interactions avec son environnement ? C’est pour tenter de répondre à ces interrogations que nous souhaitons aborder avec le lecteur l’examen de la question de notre identité. Nous parlerons dans ce livre de certains paradoxes concernant notre identité, comme par exemple celui selon lequel être soi, ce n’est pas proprement être « soi-même » ; il sera question de chimères, par exemple des mères qui ne se séparent jamais complètement des cellules de leurs enfants ; d’une identité adoptée, comme dans le cas de la transplantation ; ou encore de bactéries qui sont une part de nous-mêmes et non une menace pour nous. Comme nous allons le voir, la complexité du vivant ouvre à des questions philosophiques passionnantes, renouvelant sans cesse notre perplexité, et rendant plus nécessaire que jamais la collaboration entre biologistes et philosophes.

Part de leur livre « L’Identité, la part de l’autre » apparut en 2010 chez Odile Jacob.

  1. Monod J., Le Hasard et la nécessité, Paris, Seuil, 1970 []
  2. Jones D. ‘All about me’, New Scientist, 2006, 2565, p. 28–36 []